La pensée du Bien commun et les grands textes du développement durable : ODD et Charte de la Terre

Par Violaine Hacker

Cet article vise associer quelques grands principes de la pensée du bien commun à une réflexion sur la complémentarité entre les objectifs du développement durable et les Principes éthiques issus du consensus de la Charte de la Terre.


Pour davantage d’informations sur la pensée du bien commun, voir les fiches ‘Penser par le Bien commun” (sur la notion de Personne, les capabilités, la pensée sociale de l’Eglise, la diversité institutionnelle), ainsi que l’outil Bridge-Builder qui rassembles des intellectuels et praticiens pour aborder de façon pragmatique cette philosophie et confronter des expériences sur le site de Common Good forum

Retrouvez notre dossier sur la comparaison entre les principes éthiques de la Charte de la terre et les Objectifs du Développement durable (comprenant notamment un tableau comparatif très clair) :

sur notre site web  

2° sur nos autres articles sur le blog Imagine! avec le tableau comparatif ODD/Charte de la Terre ou l’article commentant les deux textes et proposant une comparaisonPour une version en anglais, lire l’article Comparison between the new sustainable development goals and the Earth Charter


I. Choix éthiques et politiques publiques : comparaison de deux documents substantiels dans le domaine du développement durable

Les principes éthiques de la Charte de la Terre proposent un référentiel éthique ayant une forte légitimité globale, et permettant aux acteurs locaux de mettre en place des actions au plan local en respectant des objectifs et valeurs partagés au plan mondial. On retrouve ici l’idée d’un processus délibératif permanent suscitant le désir, la responsabilité et les capabilités des Personnes chargées de déterminer des choix éthiques dans leur communauté. En revanche, les objectifs du développement durable – qui complètent les grands principes éthiques de la Charte de la terre – sont plus prescriptifs (libéralisme juridique), et proposent directement des schémas pragmatiques d’actions fondées sur la promotion de droits. Les droits transcrivent l’ordre social fondé sur les choix éthiques.

A. Référentiel de principes éthiques et objectifs pragmatiques

La Charte de la Terre et les ODD répondent à des processus de rédaction et des mécanismes de gouvernance complémentaires.

1° Un processus de rédaction différent, des mécanismes de gouvernance complémentaires

La Charte de la Terre est une déclaration rédigée dans le cadre de consultations participatives de la société civile mondiale, alors que les ODD ont été négociés directement par les États.
Les principes de la Charte de la Terre ont été bâtis sur le fondement d’un consensus global-local issus d’un travail collaboratif international étalé dans la durée. Avec le soutien des Etats et des Nations Unies, ils sont surtout le fruit d’un consensus déterminé par les acteurs de la société civile, grâce à la réunion des Parties prenantes (ONG, leaders spirituels, milieu des affaires, secteur éducatif…) quant aux objectifs communs et aux valeurs partagées. En ce sens, grâce à cet accord, ils ont une certaine légitimité. Ils peuvent alors désormais être utilisés comme des référentiels, – tels des guides proposant une certaine inspiration pour agir en fonction des enjeux locaux, évoluant et correspondant aux désirs et capabilités des Personnes dans les communautés. La Charte de la Terre propose donc des principes éthiques à interpréter, et ajoute alors une perspective spirituelle certaine (article 14.d de la Charte de la terre), celle-ci qui n’apparaît pas comme prioritaire dans les ODD.
Les liens entre la Charte de la Terre et les Objectifs de Développement Durable sont indéniables. Les deux documents préconisent une perspective intégrative sur le développement durable, et reconnaissent l’importance du rôle de guide des principes énoncés dans les déclarations internationales. Ils requièrent tous deux une coopération globale entre tous les secteurs et tous les types d’acteurs impliqués dans notre monde (vision systémique). Ces deux documents sont reliés, et les principes communautaires peuvent jouer et jouent d’ailleurs un rôle important dans l’orientation des actions à prendre, et en ouvrant la voie à suivre pour la réalisation de ces Objectifs pour un Développement Durable dans les prochaines décennies.

2° Des principes éthiques associés à des repères pragmatiques prescriptifs

Les ODD proposent des repères pragmatiques, et sont davantage orientés vers l’action, avec des objectifs fixant des buts concrets et mesurables dans des délais spécifiques (surtout pour 2020 ou 2030). Les ODD doivent faire fond sur les résultats des grandes conférences mondiales, y compris le Sommet du Millénaire, le Document final du Sommet de 2005, le Sommet de 2010 sur les objectifs du Millénaire pour le développement, le document final de la Conférence des Nations Unies sur le développement durable et les voix des peuples qui ont pu être entendues à la faveur du processus pour l’après-2015. Ce programme devra aussi être pleinement cohérent avec les engagements politiques qui ont été pris et les obligations découlant du droit international. Il devrait inclure des objectifs concrets assortis de cibles mesurables et atteignables et être l’occasion de souligner les liens étroits qui les unissent. Il devrait aussi prévoir des mesures pour aider les pays qui n’ont pas les capacités voulues ou dont les institutions ne sont pas très solides, dans la mesure où il ne faut surtout pas qu’il s’avère être un fardeau trop lourd pour les pays, ce qui serait contraire à sa raison d’être. Le programme doit s’accompagner de promesses de financement sérieuses et d’autres moyens de mise en œuvre, y compris ceux qui seront décidés lors de la troisième Conférence internationale sur le financement du développement à Addis-Abeba en juillet 2015 et à la vingt et unième session de la Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques à Paris en décembre 2015. Il doit aussi être assorti de dispositifs publics efficaces et ouverts à tous les niveaux pour permettre l’établissement de rapports, suivre les progrès accomplis, tirer des enseignements de l’expérience et faire respecter le principe de responsabilités réciproques.
Les principes de la Charte de la Terre comportent une forte dimension éthique. Les quatre grands principes comprenant seize articles – eux-mêmes spécialisés et qui sont à visée interprétative et non presrciptive. Il s’agit donc de les implémenter sur le fondement d’un choix éthique, de les adapter aux territoires, aux écosystèmes et aux enjeux – eux-mêmes aussi potentiellement mouvant. Ce principes comportent donc une forte dimension intemporelle et non située. La Charte de la Terre ajoute donc davantage une perspective spirituelle certaine qui n’apparaît pas comme prioritaire dans les ODD (article 14.d de la Charte de la terre).
Les principes de la Charte de la Terre apportent une valeur ajoutée aux ODD. Ils sont plus affirmés sur certaines questions délicates au plan diplomatique, – celles-ci qui sont traitées par les ODD de façon moins concrète. Ils demandent des responsabilités (article 6b), des changements dans la gouvernance des institutions (la prise de décision (article 6c), d’inclure une perspective à long terme (sur la création et le partage des connaissances (article 8), et d’apporter une proximité quant à la population (article 7f). La Charte de la Terre souligne également la responsabilité et la reconnaissance de cette responsabilité par tous.
Les ODD ajoutent cependant de nouveaux objectifs spécifiques, et proposent directement la garantie de droit (libéralisme juridique). Ils ont une visée prescriptive. Par opposition, la Charte de la Terre promeut un processus de délibération éthique, et propose un référentiel de réflexion aux acteurs de terrain amenés à faire des choix, et à étudier l’effectivité des politiques publiques dans l’écosystème (les possibilités réelles conférées aux personnes dans les communautés). On retrouve une série de droits dans les ODD avec par exemple, les droits sexuels et reproductifs ou la prise en compte des droits des personnes vivants sous occupation coloniale ou étrangère, – deux questions qui ont d’ailleurs soulevé la controverse et divisent les pays qui négocient les ODD.
On trouve alors dans les ODD une posture plus prescriptive. Par exemple, un autre problème souligné par les ODD est celui du changement climatique, qui n’est pas spécifiquement mentionné dans la Charte de la Terre (on y fait néanmoins référence dans les principes éthiques, tel que l’intégrité écologique). De même, dans les ODD, l’emploi est également un sujet majeur dans cette période de crise économique (4.4). En outre, les ODD soulignent aussi le côté pratique de nombreux objectifs, se référant aux financements, au soutien technologique et à la recherche scientifique (3b, 3c) en mettant l’accent sur des résultats et des processus efficaces (4.1), et en détaillant chaque question sous toutes ses formes possibles (par exemple l’Objectif 5).


II. Penser par le Bien commun : concilier les aspects matériels et spirituels et déterminer des choix éthiques

La Charte de la terre et les objectif ODD se complètent dans la mesure où l’approche pragmatique repose sur une approche à la fois matérielle et spirituelle. Néanmoins, la Charte de la Terre reflète le processus de définition du Bien commun qui désigne une délibération éthique permanente, supposant des choix circonstancié et évolutif. Les ODD proposent directement des objectifs et des droits (indirectement fondés surement sur une réflexion éthique préalable) et qui doivent être réétudiés régulièrement pour correspondre aux enjeux actuels, du territoire et de la pratique sociale.

A. Etablir des choix éthiques permanents pour concilier les aspects matériels et spirituels

Rappelons que depuis l’Antiquité, la pensée du Bien commun repose sur une vision à la fois matérielle et spirituelle. Elle désigne certes des modes de propriété, mais aussi les choix éthiques d’organisation socio-politique favorables à l’harmonie collective. En effet, la Cité n’est ni une communauté de lieu, ni le territoire national qui existerait en vue d’éviter les injustices mutuelles ou de pratiquer l’échange. C’est davantage en vue des belles actions ou de l’épanouissement des citoyens, – et non du seul vivre-ensemble (suzên) -, que la communauté politique est instituée. Les Hommes se voient réunis par un choix – proairésis – de vie commune, assurée et consolidée par la référence à un même passé mythique, à des héros communs, à des rites et des lois intégrées progressivement et partagées. Le territoire naît de la vie et de la pratique sociale, il fait sens. On opposera ainsi les territoires qui évoquent une communauté de vie, aux espaces (regroupement de communes ou création de districts par exemple).
L’aspect matériel doit, sur une base concrète, permettre d’atteindre la réalisation de cet objectif d’ordre plus spirituel. On conserve actuellement du droit romain une forte propension à se focaliser sur l’aspect matériel desdits biens communs, – ces ressources matérielle ou immatérielles telles que l’eau ou le savoir. Pourtant Thomas d’Aquin avait dès le XIIIème siècle insisté, via sa notion philosophique de bonum communis, qu’une lecture spirituelle était nécessaire. Il avait réétudié la pensée d’Aristote qui, contrairement à Platon, considérait que la communauté des biens générait plus de différends que l’appropriation privée. La cité grecque impliquait en effet davantage la reconnaissance de la pluralité de ses membres. Le Stagirite élargissait alors la notion de Bien commun à la recherche de la vie vertueuse, où chacun avait un rôle défini dans la communauté.
Sur ce fondement, divers courants de pensée ont réinterprété l’opposition originelle entre visions matérielle et spirituelle. Un corpus pluridisciplinaire propose une analyse dynamique qui repose sur un équilibre entre réalisme politique et idéalisme éthique.
La notion de Bien commun permet surtout d’aborder de manière systémique la durabilité spatiale, de sortir d’une approche essentiellement centrée sur les questions techniques, et d’intégrer une vision plus phénoménologique et sociale. L’Homme n’est plus considéré comme un simple individu – homoeconomicus isolé et rationnel, mais plutôt comme une Personne, un être communautaire doué d’affect, de spiritualité et d’imagination. Cette Personne est située : sur le territoire, insérée dans des communautés. La pensée du Bien commun propose une perspective dynamique : la Personne a une identité multiple, elle est située par rapport à l’autre et évolue en fonction des expériences (phénoménologie).
En ce sens, les principes éthiques de la Charte de la Terre permettent de compléter les objectifs de développement durable (ODD), et de tenir compte certes de l’aspect matériel des ressources à gérer, mais aussi de l’aspect spirituel et la diversité des expériences humaines sur leur territoire.

B. Le Bien commun et les principes du développement durable : un objet, un processus, une finalité

Les grands principes du développement durable que l’on trouve à la fois dans les principes de la Charte de la Terre et ceux des objectifs du développement durable sont à étudier – comme pour le Bien commun – sous 3 angles : un objet, un processus, une finalité
En effet, le Bien commun ne renvoie pas seulement à une finalité, – ce qui reviendrait seulement à penser ‘pour’ le Bien commun. Cette philosophie se concentre surtout sur le processus de délibération éthique – penser ‘par’ le Bien commun. Celui-ci doit permettre de gouverner des ressources mises en commun – les biens communs, en conciliant épanouissement de la Personne et utilité sociale au sein de la Communauté.

La notion de Bien commun désigne en premier lieu une expérience (praxis) fondée sur une délibération éthique permanente. Cette notion ne propose donc pas une vision statique ou prédéterminée, mais suppose davantage la recherche de consensus ou de projets qui sont à penser, à imaginer, – processus que l’on retrouve dans la Charte de la Terre. Comprendre la gouvernance des communs – et le développement durable de maniée plus générale – suppose de tenir compte de la diversité des situations, des choix collectifs et des mécanismes de changement, en particulier dans un contexte global-local.
Ce travail procède plus de la dynamique créatrice de l’imagineur que de la pure logique déductive.

Le Bien commun n’est pas du seul ordre du bien et du mal, ou de la notion de morale de droits de l’Homme (libéralisme juridique) qui fixe de façon statique des interdits (violation des droits fondamentaux) et des possibilités (égalité des chances dans la diversité des talents).
Ce qui importe dans la pensée du Bien commun, ce n’est pas tant le contenu du discours que le processus dans lequel il s’inscrit. Penser par le Bien commun ne représente surtout pas une injonction, une conduite à suivre, ou une livraison de solutions. Il pose plutôt des problèmes qui supposent l’affirmation des capacités de l’Homme à évaluer les situations, et les conduites à tenir en tant qu’expression du désir, – au-delà de tout dogmatisme ou relativisme. Que serait un Bien commun défini par une seule personne ou un groupe de personnes, sinon une tyrannie !

La pensée complexe et phénoménologique du Bien commun suppose en effet de prendre en compte l’expérience humaine, la culture, les mécanismes de changement. En ce sens, la gouvernance des ressources n’est pas comprise seulement sous l’angle matériel, mais demande que l’on tienne compte de l’aspect spirituel de la Personne et que l’on opte pour une lecture spatiale (le lien global-local en particulier), et temporelle (pour imaginer la création et la transmission, et penser le changement).
Les biens communs ne seront pas ici considérés uniquement sous l’angle uniquement matériel, mais surtout sous l’angle des possibilités des personnes dans les communautés de les gérer, afin de considérer le bien commun comme un construit territorial.

C. Le Développement durable : du Bien de la communauté à la communauté de Bien

La philosophie du Bien commun permet d’envisager le développement durable en fonction de trois niveaux d’analyse qui se complètent :

Le bien de la communauté, ou les ressources matérielles ou immatérielles, tels les biens publics ou autres biens mis en commun
2. Le bien du bien commun : il pose la question essentielle du bonheur dans la cité, et de l’équilibre de la relation entre la Personne et la communauté. Une relation trop forte aboutirait au totalitarisme avec la fusion de l’individu dans une communauté monolithique. A contrario, une relation trop faible conduirait à l’atomisation du corps social.
3. La communauté du bien : la communauté de bien est considérée comme le caractère effectif (réel) de l’accès de chacun aux biens communs, tels les services publics.

1. Le bien de la communauté, ou les ressources matérielles ou immatérielles, tels les biens publics ou autres biens mis en commun.

L’histoire du Droit nous renseigne sur cet inconscient collectif qui nous pousse aujourd’hui à réétudier la chose commune, ou les communs (commons, en anglais) via les nouvelles pratiques sociales alternatives sur le territoire.
Les biens communs sont ici étudiés sous l’angle matériel, sur le fondement du droit romain qui différenciait les personnes des choses (res), celles-ci dont l’appropriation pose question. On retrouvera cette distinction au XIXe siècle, en droit français, avec la désignation du domaine public, ou des biens du public « être moral et collectif » du patrimoine des états particuliers. Au XXème siècle, les notions de bien public, bien commun, bien public mondial ou local sont utilisées à nouveau, dans une approche fondamentalement économique, pour les questions de développement ou de régulation de la mondialisation. Les biens publics devraient alors bénéficier à tous. Personne ne pourrait en être exclu. La consommation par l’un n’empêcherait pas la consommation par l’autre. En effet, le terme de biens communs apparaît lors du Sommet de la Terre de l’ONU en 1992 à Rio, avec l’apparition de la société civile dans le processus de décision, notamment par la Charte de la Terre. Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a proposé en 1992 un rapport théorique sur le sujet, avec un approche du « bien commun mondial » intégrant la propriété intellectuelle.
Les biens communs représentent aussi une vision – adoptée par divers courants plus ou moins proches, regroupant tantôt des environnementalistes tantôt des adeptes du logiciel libre par exemple – , dans un sens proche des res communis et res nullius des romains. Ils cherchent à protéger les ressources matérielles ou immatérielles qui sont dites rivales et non-exclusives (deux critères retenus par l’analyse économique néo-classique (Peter Samuelson, 1954)). L’individu ne semble alors en effet pas apte à prendre en compte l’intérêt collectif. Garett Hardin – dans la Tragédie des Communs, 1945 – avait au préalable déjà recommandé la privatisation. Cette vision de l’homoeconomicus, considéré comme isolé et purement rationnel dans l’analyse néoclassique, est corroborée en psychologie expérimentale par le jeu du dilemme du prisonnier.
Le prix Nobel d’économie (2009), le Dr Elinor Ostrom critiquera ce courant de pensée, regrettant qu’il propose une approche « par la ressource », et non par les mécanismes de changement décisionnel dans la communauté. En effet, cette néo-institutionnaliste déplore une telle vision de l’individu. Ils semblent isolés, ne pas communiquer entre eux, ne pas avoir de relations préalables, ni d’histoire ou de culture partagées. Enfin, l’homoeconomicus n’aurait-il pas la capacité à nouer des liens de confiance, ou à partager ses savoirs ? Ces individus n’auraient-ils pas de futur commun ?

2. Le bien du bien commun

Il pose la question essentielle du bonheur dans la cité, et de l’équilibre de la relation entre la Personne et la communauté. Une relation trop forte aboutirait au totalitarisme avec la fusion de l’individu dans une communauté monolithique. A contrario, une relation trop faible conduirait à l’atomisation du corps social.

a. La Personne, l’unité et la diversité

La notion de personne – contrairement à ce paradigme individualiste, qui perdure d’ailleurs pendant la Renaissance et chez les Libéraux, envisage plutôt que :
1. les humains existent les uns par les autres,

2. et tout au long de leur vie,

3. grâce à leurs relations,

4. et selon un processus de création réciproque et continue.

La Personne est pensée en conciliant son identité multiple, sa propre unité et la diversité qui la caractérise. Ce paradigme propose une vision dynamique de la personne portée par des aspects plus spirituels que seulement et immédiatement matériels. Elle n’est pas un objet statique, au sens où un humain serait considéré uniquement par son statut ou son apparence : être fonctionnaire, voisin, malade, héritier, enseignant, enfant, adulte, catholique, socialiste par exemple. Par exemple, Paul Ricœur invite ainsi à se montrer sensible à l’événement, plutôt qu’à se retrancher derrière des certitudes toutes faites. On retrouve cet état d’esprit dans la Charte de la terre. Enfin, la notion de Personne permet de trouver un juste milieu entre totalitarisme communautaire et idéologie individualiste. Le matérialisme de Marx trouve là ses limites, dans la mesure où il considérait que la réalisation du Bien commun ne devait pas être attendue des personnes, mais simplement du développement de la société industrielle.

b. Un construit territorial et des choix circonstanciés

Le Bien commun est un construit territorial et mobilise des identités d’action fournies aux acteurs qui ne sont pas réduits à des identités monolithes. Les acteurs n’ont pas de projets d’action univoques et stables. L’identité d’action varie en fonction de la position de l’acteur dans la scène, et indépendamment de la compétence et de l’autorité de l’acteur en cause. Ces identités s’affrontent, dans la durée et dans l’espace, dans des arènes où s’expriment les prétentions, et où se nouent des relations d’échange. Chaque acteur peut aussi revêtir une apparence protéiforme. Ses identités multiples se superposent, sans que l’une l’emporte de façon définitive sur l’autre. En ce sens, le caractère mouvant des coalitions répond à la labilité des identités engagées en situation.

A la diversité des qualifications et la multiplicité des identités mobilisées dans les échanges, s’ajoute une possibilité de changement des acteurs eux-mêmes en fonction d’événements ou d’interrelations, ce qui conduit à requalifier la situation. Le contexte peut aussi avoir des incidences sur les identités des acteurs en présence. Toute référence au Bien commun est d’abord un construit indissociable du contexte dans lequel il est invoqué. Il s’agit donc de se démarquer ici d’approches qui réduisent la confrontation d’identités d’action à un processus homogène d’opposition. L’expression territorialisée de l’intérêt général s’accomplit par de échanges hétérogènes. En effet, toute définition situationnelle représente un enjeu au regard duquel deux types d’interactions principales se déploient : des échanges sur la qualification et des échanges sur la pondération des éléments en situation.

Les qualifications et les identités multiples dans ses arènes créent autant de relation de liaisons que d’opposition à différents niveaux : l’exposé des prétentions de chacun et leur justification en cercle restreint (arène locale), la recherche d’alliances et d’arguments complémentaires (mobilisation de soutiens directs), l’implication publique (présentation et mobilisation élargie), la mise en discussion technique (mobilisation d’experts), la résolution par avancée de réponses censées résoudre les tensions, la confrontation sur les choix et la formalisation des décisions, et enfin la mise en jugement par réalisation ou demande d’évaluation.

Les possibilités de formulation et de formalisation d’un accord sur le contenu territorialité de l’intérêt général dépendent du changement relationnel dans le réseau d’acteurs concernés. Il n’y a production durable d’un nouveau bien commun que lorsqu’il y a changement de la relation entre les acteurs impliqués. Les arènes de choix sont ainsi des lieux de processus d’apprentissage. Les identités d’action en sont pas modifiées, et les divergences peuvent persister. Cependant, elles se voient contournées ou canalisés via un nouveau chaînage d’intérêts et de positions, où chacun conserve sa spécificité tout en ayant acquis un nouveau mode d’échange avec les autres. Par exemple, une nouvelle reconfiguration peut apparaître quand de nouveaux acteurs entrent ou sortent de l’arène, ou qu’est décidée une prise en compte d’une cause plus large ou oblique par rapport aux précédentes, qui autorise le dépassement des affrontements directs d’intérêts. Le résultat organise un changement relationnel entre des positions à l’intérieur d’un système de relation stable. Il en ressort un changement de positions à l’intérieur d’un jeu local (éventuellement sous-tendu par des enjeux globaux), et solidifié ensuite par des actions de valorisation et de diffusion.

c. Tenir compte des nouveaux défis pour la Personne

Dans cette perspective, la gouvernance des biens communs renvoie à de nouveaux défis si l’on prend en compte différents aspects, comme par exemple :
1. le temporel : tenir compte des enjeux de transmission aux nouvelles générations, mais aussi de possibilités de création ex nihilo par la personne dans des communautés, comme dans celles des biohackerspaces ou des fablabs par exemple.
le spatial : la personne évolue dans sa communauté, voire hors de celle-ci, et peut aussi appartenir à plusieurs communautés. Elle se situe dans un contexte à la fois global et local, ce qui la pousse à gérer encore davantage de complexité, et de devoir participer au quotidien à la délibération éthique.
2. l’intersubjectivité : la personne évolue aussi dans une société dite de réseaux, elles-même souvent influencée par les pratiques collaboratives. Elle peut alors chercher à échanger avec des semblables (le « pair-à-pair »), ou avec des personnes différentes pour bénéficier de biens ou de services dont elles ne disposent pas (société du partage). Elle est aussi confrontée à des choix identitaires plus compliquées et récurrents, face à l’information soutenue, les possibilités de connections sociales nombreuses, et aux valeurs.
3. la tension créatrice : la notion de Personne – au contraire de celle d’individu -, renvoie à un besoin, une tâche et une tension continuellement créatrice. Il s’agit de renouer avec l’homme dit concret, pour en faire un être responsable, c’est-à-dire capable de réponse. Cette vision s’oppose ainsi aux mécanismes sociaux, politiques et économiques, tels des Structures, qui présideraient seuls aux destinées des hommes (lecture marxiste), ou encore à l’idéalisme et le rationalisme abstraits qui ont détaché l’homme de la nature et de ses communautés immédiates. On retrouve cette vision de la création dans la gouvernance des biens immatériels, avec par exemple la gestion libre du savoir via l’Open Science (science ouverte), qui touche l’ensemble de la démarche savante, de la formulation de questions et d’hypothèses à la diffusion des résultats de recherche.
4. La dimension relationnelle incarnée dans l’expérience : contrairement au libéralisme juridique qui cherche à protéger l’individu dans la société par le droit (l’Homme étant un « loup pour l’homme », Thomas Hobbes), le paradigme personnaliste ne considère pas la personne comme isolée, mais située dans sa relation : à la nature, avec les autres hommes (la principale relation), et enfin avec les existences spirituelles. Cette perspective interroge ainsi par exemple sur les relations avec les biens communs de l’environnement. Quelle relation a-t-on à la nature compte tenu de sa culture ou religion : du respect ou de la compassion (ce qui prohibe alors la chasse, par exemple). Cette dimension interpelle aussi sur les relations de confiance et de réciprocité, par exemple dans l’économie du partage ou dans le cadre du logiciel libre.

d. Une délibération éthique

Le Bien commun renvoie à la mise en pratique permanente de principes, eux-mêmes forgés par notre histoire, nos valeurs, et qui sont devenus non-négociables et intangibles. Le Bien commun se distingue ainsi des notions plus figées que seraient la morale ou l’intérêt général.
Alors que l’approche par l’intérêt général valorise une approche substantielle (définissant d’entrée les buts poursuivis et les moyens de les atteindre), au contraire, l’approche par la pensée du Bien commun valorise le processus. La définition du Bien commun est toujours à construire, et ne se résume pas à un contenu donnée d’avance. Elle valorise le construit, indissociable du contexte dans lequel il est invoqué, en se fondant sur la mobilisation d’identités d’action multiples, à la disposition des différents acteurs. La complexification contemporaine de l’action publique a profondément transformé le type d’intervention et les contextes d’action de l’administration, – et en particulier le développement de politiques procédurales (mise en place d’instruments de connaissance, de délibération et de décision peu finalisées a priori).

Elles instituent une construction localisée et plurielle de l’action collective. Cette action procédurale (ou nodalité, par opposition à autorité) vise l’organisation de dispositifs territoriaux destinés à assurer des interactions cadrées, des modes de travail en commun, et la formulation d’accords collectifs. Le bien commun localisé se construit alors par étape, ce qui peut permettre de garantir une meilleur cohérence et une bonne légitimité aux décisions. Les normes pragmatiques sont territorialisées, et prennent en compte les spécificités locales des enjeux et des acteurs. L’approche par la pensée du Bien commun recherche une confrontation des intérêts locaux car elle vise à ajuster les points de vue en présence. Il s’agit d’instaurer des structures de coopération sur la définition des enjeux locaux, les méthodes de travail et les décisions à prendre.

La pensée du Bien commun s’intéresse davantage au processus de délibération éthique, de choix collectifs, de conciliation entre l’épanouissement de la personne et l’utilité sociale. Elle laisse la personne faire des choix. En ce sens, la morale commande, l’éthique recommande. La pensée du Bien commun tient ainsi compte des phénomènes de contradictions sociales et de la complexité de la décision.

Par exemple, lors du développement des projets urbains, les habitants souhaitent des rues piétonnes, mais veulent pouvoir circuler librement en voiture et jusqu’à la porte de leur logement ! Au-delà de l’intérêt général ou de principes moraux, la concertation devient ainsi un moyen d’identifier les jeux d’acteurs. Ces « arènes de choix collectifs » peuvent désigner des entités collectives imbriquées, du micro au macro, telles qu’une famille, une entreprise, une communauté d’usagers jusqu’aux « arènes de choix constitutionnels » d’une nation ou d’un groupe de nations. Elles représentent l’organisation d’un lieu qui permette, en temps réel, d’élaborer et exécuter les choix collectifs. Elinor Ostrom a bien démontré que le fonctionnement de l’action collective ne suivait pas les hypothèses habituelles en économie (rationalité et information parfaite des acteurs). En effet, les acteurs, en situation réelle, font des choix plus appropriés en termes de gain collectif que les prédictions du choix rationnel. Cette situation s’explique d’aborde par l’importance de l’inter-connaissance qui permet un engagement mutuel, mais aussi par la capacité d’innovation ou d’adaptation des acteurs qui permet de faire évoluer les règles et d’augmenter le gain collectif.

3. La communauté du bien

La communauté de bien est considérée comme le caractère effectif de l’accès de chacun aux biens communs, tels les services publics.

a. Le caractère effectif de l’accès aux biens communs

Le bien mis en commun n’est pas toujours la communauté de tous. Par exemple, le public cible peut se voir évincer par un public mieux instruit, aux marges de la cible, qui sait mieux tirer partie des opportunités administratives (loi de Gresham). Cet état peut se voir amplifier si les procédures administratives impose des coûts de transaction à la population cible (procédures absconses, langage hermétique, la paperasserie, anonymat). Par exemple, un accès aux soins de santé peut sembler accessible à tous, grâce à un système de sécurité sociale performant. Toutefois, de facto, l’accès peut sembler plus délicat, car il n’est pas réellement assuré ou efficient pour ces personnes : problématique des transports, ou du temps, ou de la compréhension (connaissances insuffisantes, ou cultures mal adaptées), par exemple. L’abandon de la posture positiviste pour une posture évolutionniste implique l’abandon d’une vision de l’Etat soit accoucheur des lois de l’histoire et où la liberté de l’acteur est niée (l’Etat maximal), soit gestionnaire des échecs du marché (l’Etat minimal). Se pose alors la question de la finalité et de la légitimité de l’action de l’Etat : cette question centrale, au cœur de la philosophie politique classique, est celle du bien commun. Comment favoriser un Etat capable d’action intentionnelle ?

b. Les capablités

Amartya Sen, contribuant au dépassement de l’opposition construite par Isaïah Berlin, distingue ainsi les « libertés négatives » et les « libertés positives » : avoir simplement la possibilité de faire ou pouvoir effectivement faire, en fonction de ses capacités effectives. Beaucoup de dispositifs publics offrent « la capacité juridique de faire » (au sens de la liberté négative, soit « ne pas être empêché de »). Ils ne reposent pas sur la capacité effective sur un plan pratique et cognitif des populations cibles. Une politique publique doit donc nécessairement agir dans le domaine de la liberté positive. Une « capabilité » ou « capacité » ou « liberté substantielle » désigne la possibilité effective qu’un individu a de choisir diverses combinaisons de fonctionnements, via une évaluation de la liberté dont il jouit effectivement. Si les fonctionnements de la personne reflètent ainsi les caractéristiques de la personne : ce qu’elle fait ou est, les capabilités de fonctionner reflètent ce qu’une personne peut faire ou peut être. Les capabilités, au contraire, sont des notions de liberté, dans le sens positif. De quelles opportunités réelles disposez-vous au regard de la vie que vous pouvez mener ? En définissant la capabilité comme la liberté positive de choisir la vie que l’on souhaite mener, A. Sen insiste ainsi sur le fait que l’individu doit être en mesure d’opérer un choix. La liberté à l’œuvre dans la notion de capabilité met ainsi en avant à la fois la potentialité qu’a un individu de choisir et l’accès à ces choix, et corrélativement les droits qui lui sont liés sur un territoire.

Documents complémentaires

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