Anthropologie du Droit ? La Personne et les Communautés prises en considération

Repenser la gouvernance juridique des biens communs passe par la prise en compte de la notion de “Personne”… et ainsi du pluralisme juridique.

Lisez ! La pensée du Bien commun et la notion de Personne fait l’objet d’échanges entre intellectuels et praticiens dans le dernier Bridge-Builder #13…

Nous sommes très heureux d’avoir pu bénéficier du point de vue de Christophe Eberhard sur l’anthropologie du Droit, avec notamment un retour d’expérience sur le cas de l’Inde.

En voici un extrait très intéressant sur le cas concret de l’Inde :

“ANTHROPOLOGIE DU DROIT : LE CAS DE L’INDE

Des nombreuses discussions que j’ai eues sur les droits de l’Homme en Inde dans les années 1990, en grande partie avec des intouchables (plus basses castes en Inde) pourraient se résumer comme suit :

(nb : j’ai aussi discuté avec divers autres activistes et sympathisants des droits de l’Homme, mais la synthèse ici reprend plus particulièrement la ligne d’argument des intouchables avec qui j’ai échangé) :
1) Les droits de l’Homme sont extrêmement importants. Tout être humain doit être traité sur un statut d’égalité. Voilà un point de départ qui devrait conforter les universalistes dans leur point de vue. L’égalité des droits semble bien une aspiration universelle. En creusant, apparaissaient cependant déjà deux points importants qui suscitaient de nouvelles réflexions. Tout d’abord, certains de mes interlocuteurs remarquaient qu’en fait plus que les droits de l’homme, ce qui comptait était la reconnaissance de la nature humaine à tous les êtres humains. Les droits de l’Homme étaient alors embrassés moins comme outil technique, que comme horizon, comme idéal d’un vivre ensemble où serait respectée l’égale dignité de tous (et que chacun pourrait en partie définir à sa propre manière). Ensuite, je fus surpris par une attitude assez différente quand je par- lais de mon projet de recherche sur les droits de l’homme avec des gens de hautes castes impliqués dans le travail des droits de l’homme et ceux de basses castes. Mes interlocuteurs de basses castes m’ont à plusieurs reprises prévenu que travailler sur les droits de l’homme risquait de m’apporter beaucoup d’ennuis et qu’il fallait faire attention – une mise en garde qui ne m’a jamais été adressée par des interlocuteurs de hautes castes dont une des premières réaction était plus souvent la reconnaissance de l’inefficacité de leur travail malgré son importance … Mes travaux ultérieurs m’ont fait prendre conscience que ceci n’est pas anecdotique. Les droits de l’homme peuvent autant servir d’outil de libération et d’émancipation que d’outils pour maintenir des status quo favorables à certains. Il ne faut jamais le perdre de vue.

2) Une égalité formelle de droits ne sert à rien si concrètement des êtres humains – en Inde par exemple les basses castes – restent emprisonnées dans des situations de subordination, comme par exemple dans des situations de bonded labor qui existent encore aujourd’hui et où la dépendance de petits fermiers à leurs propriétaires terriens (landlords) s’apparente à une servitude sans réelle perspective d’en sortir. Les droits de l’homme ne seraient alors possibles qu’en établissant un régime communiste en Inde. Voilà, qui peut fortement interpeller un penseur des droits de l’homme originaire d’Europe de l’Ouest. La reconnaissance de l’universalité des droits de l’homme commence à devenir déjà un peu plus complexe.

3) Un problème surgit : le communisme est athée. Vu le contexte indien, il serait bon de trouver un complément religieux pour que l’approche puisse prendre, en faisant écho à un imaginaire culturel partagé. L’hindouisme est exclu puisqu’il est à la base du système de castes oppressif. L’islam et le christianisme sont d’une part des religions extérieures, celles des conquérants de l’Inde, et d’autre part ne s’enracinent pas dans la matrice indienne dont ils n’ont pas originé. Le bouddhisme semble alors le complément parfait: il s’inscrit dans l’univers indien, tout en rejetant le système des castes. Symboliquement, c’est aussi une religion de conversion attractive de par le fait que B. R. Ambedkar, intouchable et père de la Constitution indienne, s’y est converti, inspirant de nombreux intouchables à suivre son exemple. Se dessine donc la voie d’une dynamique des droits de l’homme communiste et bouddhiste.

4) Malgré le caractère non-violent du bouddhisme et de l’idéal des droits de l’homme, une partie de mes interlocuteurs considéraient que la réalisation de cet idéal n’était possible que par une révolution, si nécessaire violente et où le fait de devoir se débarrasser des hautes castes qui avaient joué le rôle d’oppresseurs depuis des siècles était envisagé par certains.

5) Se posait enfin la question de la stratégie à suivre pour mettre en œuvre la lutte pour les droits de l’Homme pour les intouchables. Tous partageaient l’idée que la lutte pour la reconnaissance des droits individuels et collectifs devait principalement se baser sur la mobilisation de la caste et de ses réseaux, tout en l’utilisant de manière « moderne » pour faire évoluer les institutions et jeux politiques contemporains. Cette courte plongée dans des perceptions de la problématique des droits de l’Homme par des intouchables indiens illustre la complexité et la profondeur des questions qui peuvent se cacher sous une apparence d’évidence. Il est tentant, en tant que juriste, de se contenter de prendre note de la déclaration de l’étape 1 considérant que les droits de l’Homme concernent tous les êtres humains. Seulement, si l’on ne continue pas à approfondir la question en explorant toutes les implications des étapes suivantes du raisonnement, on risque de ne pas comprendre grand chose aux potentialités réelles des droits de l’Homme dans un contexte indien. Déclarer des droits, rédiger des constitutions, transférer des modèles institutionnels et des outils juridiques peut ne constituer que de la poudre aux yeux et contribuer à un clivage croissant entre théories et pratiques sans la prise en compte sérieuse des divers contextes locaux. Quant aux anthropologues, leur tentation a pu être de n’aborder la question des droits de l’Homme que sous l’angle du « culturel », alors qu’il apparaît clairement que la complexité à démêler est tissée de dynamiques culturelles, économiques, historiques, politiques, sociales …

Pour en savoir davantage sur Christoph Eberhard et pour lire l’article en entier…

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