LA NOTION DE PERSONNE, FACE AU PARADIGME INDIVIDUALISTE

Thomas LefevbrePhoto Thomas Lefebre (unsplash)

La pensée du Bien commun et la notion de Personne

La pensée du Bien commun – « philosophie de l’altérité » – tient surement son originalité dans le fait d’intégrer la relationalité et le sens des expériences. Elle considère les personnes en fonction de leurs capacités à gérer les événements. Elle invite à se montrer sensible au spirituel et à l’intersubjectivité, plutôt qu’à se retrancher derrière des certitudes toutes faites, à d’apparentes vérités voire aux dogmes. Elle aborde ainsi la question de la dignité et de la vulnérabilité de la Personne. Celle-ci se situe dans une relation avec : l’Autre, soi-même, la Nature, ou avec une forme de transcendance.

Cette pensée propose aussi une philosophie de la conciliation. La Personne est située dans une certaine temporalité, un récit fait de médiations. Elle est amenée à faire des choix, des allers-retours entre la relation ou l’expérience qui la façonne et la fera évoluer. Son identité n’est pas statique, mais répond à un mouvement. La notion de Personne est importante à envisager, car elle est à la fois un être dynamique qui évolue donc en fonction d’expériences ou d’inter-subjectivités, et une fin en soi qui a priorité sur tout autre intérêt économique ou politique. Elinor Ostrom qui analysait la gouver- nance de biens communs par des petites communautés locales, montrait bien à quel point il fallait étudier ce ‘crafting’ : ce processus artisanal et tellement humain de confrontation des choix et de gestion des mécanismes de gestion des changements. La Personne – au-delà du simple individu – est en effet perçue dans ses possibilités et désirs.

Dans cette optique, la notion de Personne nous permet de penser Par le Bien commun, c’est-à-dire en considérant le processus lui-même. Penser la Personne Pour le Bien commun désigne aussi le sens, la finalité, ou encore le bonheur dans la cité.

1° La Personne et l’Individu : le grand malentendu

Ce malentendu trouve son origine dans la façon dont les penseurs ont progressivement décidé d’appréhender l’humain depuis l’Antiquité.

Deux paradigmes s’affrontent.

1° Le paradigme individualiste

En Europe, l’humain a très longtemps été considéré comme un individu. Le sens de la Personne était relativement embryonnaire, – depuis l’Antiquité jusqu’aux abords de l’ère chrétienne.

a. L’Antiquité et la période médiévale

Le mot « individu » vient du latin « individuum » qui, selon l’usage proposé par le philosophe Ciceron, traduit le mot grec «atome» : ce que l’on ne peut pas couper, d’où le sens de ce qui est indivisible pour désigner un être.

La notion d’individu est une invention de la scolastique médiévale sur le fondement d’un héritage païen gréco-latin.

Les langues de l’Antiquité n’avaient pas d’équivalent de la notion d’individu. Le terme latin persona signifie plutôt masque, caractère du personnage, et le mot « individuum » est inconnu du latin classique. Ils ne considéraient pas le besoin d’une notion globale exprimant le fait que chaque homme constitue une personne indépendante, unique, différente de tous les autres hommes.

La Renaissance a permis d’une part d’élargir les sphères de socialisation en multipliant les occasions de rencontres avec autrui, et d’autre part les possibilités de choix : du lieu de vie, du conjoint, du métier, etc.

Certes, l’homme antique est aspiré par la communauté, la cité et la famille, mais il est également soumis au destin aveugle et sans nom, supérieur aux dieux mêmes. Corrélativement, par exemple, l’esclavage trouve une place légitime. La Personne, considérée comme pouvant évoluer et avoir son propre destin choisi, n’y a pas vraiment sa place.

Oui, les Grecs avaient une certaine sensibilité à la dignité de l’être humain (goût de l’hospitalité, culte des morts), et à son rôle dans la société. Plus exactement, la responsabilité des hommes interpelle l’homme en même temps que sa connaissance (« Connais-toi toi-même »), bien qu’elle ne puisse avoir qu’un effet limité dans les résistances du milieu.

En ce sens, cette conception de l’humain – tantôt individualiste tantôt personnaliste – propose certains prémisses à la conception de la notion de Personne – en particulier dans l’Ethique à Nicomaque (Aristote) – qui sera affirmée clairement au XXème siècle.

La période médiévale s’appuie toujours sur cet appareil logique et conceptuel hérité des Grecs, axé sur la classe et la généralité (et donc l’individu, perçu de façon statique).

Chaque individu est enfermé dans son statut. Il est paysan, il le restera. Le choix ne semble pas à sa portée. La notion de Personne se précisera via les controverses trinitaires et christologiques (du IIème au VIème siècles). Elle reste proche de la sensibilité grecque, tout en s’éloignant du juridisme romain.

b. La conception libérale en droit et en économie

La conception libérale consent à devoir protéger la Personne qui doit se préserver, car l’homme est un « loup pour l’Homme » (Thomas Hobbes). Cette protection passe alors par la garantie a priori de droits. Au sein du libéralisme juridique de Locke, l’idée d’individu sert à défendre les droits de chacun contre les empiètements des autorités théologico-politiques.

Le libéralisme économique de Adam Smith impliquait une liberté-indépendance d’entreprendre et de jouir. Les pensées libérales (en particulier Adam Smith et John Stuart Mill) visent à dépasser les apories de l’individualisme radical, tout en restant marquées par une recherche d’indépendance (affranchissement de toute contrainte) liée à la difficulté à assu- mer une dépendance matérielle, plus que d’autonomie (liberté dans l’interdépenda- nce). Tout en proposant une forme d’individualisme, elles cherchent à le dépasser, valorisant le caractère positif de la relation. Pour Adam Smith, adversaire résolu de l’extension des marchés à toutes les sphères de la vie sociale, l’humain est capable de se mettre à distance de ses propres intérêts immédiats et de ses actes. Il est susceptible de s’auto-corriger, et de marquer une désapprobation morale à l’égard de ses propres actes. Il n’est pas fondamentalement un égoïste rationnel, uniquement intéressé à maximiser son bien-être. La sympathie l’habite, il est capable de décentrement et de se mettre à la place de l’autre.

c. L’individu moderne autocentré

Cette conception semble perdurer actuellement. Depuis cinq siècles, l’idée de l’individu a marqué l’avènement des temps modernes. Avec la Renaissance et les Lumières, la domination des traditions et des vérités imposées a été rejetée, dans l’ordre de la connaissance comme dans celui de l’action. Une nouvelle conception de l’homme est apparue, prônant la possibilité d’un sujet autonome, qui affirme le « Je » face au monde – et aux autres. En célébrant ce sujet réduit à lui-même, l’individualisme conjugue le pouvoir de penser par soi et le droit de vivre pour soi. En conséquence, il revendique la liberté de penser à son gré et celle de vivre à son aise. Hegel tente bien de penser la relation dans la personne, mais le mouvement finit toujours par un retour en soi. Pour Marx, la personne n’est qu’une conscience qui re- présente ou est conditionnée à son insu par un certain état des rapports sociaux ; il y voit une illusion à interpréter, sinon à dissoudre. L’individu moderne, qui se construit avec les théories libérales juridiques des XVIIème et XVIIIème siècles, perçoit la valeur absolue de la Personne, – valeur qu’il faut préserver par le Droit contre toutes les formes d’exploitations possibles.

La Personne est aussi souvent pensée selon une approche autocentrée. Etant le centre de la conscience de soi, elle est libre, mais n’est pas reliée aux autres. Elle semble isolée et rationnelle, ce qui caractérise plutôt le paradigme individualiste.

En ce sens, la relation à l’autre n’est pas considérée chez les théoriciens du libéralisme juridique. Par exemple, John Locke définit la Personne comme un être intelligent et pensant doué de raison et de réflexion, conscient de son identité et de sa permanence dans le temps et dans l’espace.

Chez Descartes, la Personne est un sujet pensant (cogito) : sum, existo, cogito. Cependant, dans cette conception, la Personne reste un individu détaché de toute altérité, et qui n’est pas particulièrement amené à évoluer avec l’Expérience.

Le paradigme de l’individualisme repose sur la reconnaissance du pouvoir de penser par soi et le vouloir de vivre pour soi.

L’individu ne représente que la part irréductible, tel un atome, le fragment anonyme de la société où il prend place.

La Personne se situe davantage dans la Relation.

2° Le paradigme de la Personne se distingue de l’optique individualiste.

 

a. La relation

Rappelons que ce paradigme trouve son origine dans l’Antiquité. Il se construit surtout avec le christianisme. Au plan religieux, la tradition chrétienne conçoit l’Homme comme une Personne, à l’image des Personnes divines. Et ce sont les relations qui deviennent constitutives de la personne humaine. La considérer signifie admettre que les humains existent les uns par les autres, et tout au long de leur vie, grâce à leurs relations, et selon un processus de création réciproque et continu. L’autre est appréhendé dans sa différence, ou dans le danger virtuel ou potentiel qu’il peut représenter. Il est considéré dans sa résistance à sa logique souvent expansionniste, et représente le compagnon nécessaire au cheminement vers une forme d’humanité.

b. La liberté, constitutive de l’existence créée

L’Autre ne représente donc pas ici en premier lieu un ennemi, – tel un « Loup pour l’Homme » (Thomas Hobbes) – ce qui justifierait une contrainte préalable fondatrice.

Au contraire, la liberté est ici constitutive de l’existence créée. La personne humaine répond à la fois à une création ex nihilo et à un destin éternel. Dans cette optique, la personne est plurielle, et n’a pas une identité statique ou figée dans un statut.

La notion de Personne – au contraire de celle d’individu -, renvoie à un besoin, une tâche et une tension continuellement créatrices. Elle peut évoluer, au-delà de son statut apparent.

Aux facteurs innés (les capacités physiques et intellectuelles touchant à l’hérédité́ génétique) s’ajoutent les contextes de l’environnement familial, du social, et de l’économique qui jouent un rôle dans le développement de la Personne. En ce sens, nous sommes comme « embarqués », c’est-à-dire que nous n’avons pas vraiment le choix sur ces origines. La Personne se situe aussi dans une histoire, avec des rencontres et des situations nou- velles qui vont l’influencer, la construire, la transformer, l’enrichir dans toutes ses dimensions. Elle est incarnée.

 

c. Quatre champs ayant un impact sur la Personne

On peut ainsi déterminer quatre champs ayant un impact sur la personne :

  1. le champ personnel : quel impact sur moi et sur mes proches, ou autrui;
  2. le champ naturel : quelles contraintes plus ou moins incontournables notre corps et notre environnement nous imposent-ils ?;
  3. le champ socio-économique : comment mes revenus, les moyens de vivre et d’être dans la société́ avec chacun m’influencent-ils ?;
  4. le champ transcendantal : quelle adéquation avec mes valeurs ?

 

d. L’Homme interrogé dans quatre relations

L’homme est interrogé dans quatre relations. Celles-ci ne sont pas réglées d’une façon définitive, mais doivent être résolues pour que l’homme survive et devienne lui- même.

  • 1ère relation : celle au monde matériel et à la Nature :

La Personne existe et se construit dans cette relation au monde matériel et à la Nature.

 

  • 2ème relation : la relation aux autres

L’humain est donc situé dans un contexte et dans une relation : à la Nature, à l’autre, à la différence. En ce sens, l’existence séparée d’un sujet qui serait fermé sur lui-même plutôt qu’autonome, apparait artificielle. L’identité de la Personne n’est pas statique, mais liée à la rencontre, à l’altérité et à l’événement.

De même, dans la pensée du Bien commun, l’existence humaine est un mouvement permanent, perçu de façon réaliste, et tenant compte des aspects spirituels et des mécanismes de changement. Les interrelations permettent de concevoir un Bien commun qui ne soit pas seulement un seul intérêt commun ou alors une coïncidence d’intérêts individuels isolés puis compilés, tel un intérêt général.

La visée du Bien commun se situe dans l’accomplissement des êtres – nécessairement relationnels – que sont les hommes. L’exposition Alex montre bien de façon sensible cette nécessité relationnelle. La présence d’artefacts, comme les documents ou vêtements, ou draps, représente une mémoire qui s’imprime et que chacun peut s’approprier. Comme des morceaux de puzzle à recomposer, l’exposition a un fort pouvoir d’incarnation et de révélation de l’image.

Enfin, alors que le concept de Personne insiste sur la relation, il distingue aussi la Communauté de la Collectivité.

. Une collectivité désigne un ensemble d’individus poussés à former un groupe, avec comme seule unité la totalité du groupe. Elle est fondée sur une organisa- tion extérieure de la vie personnelle.

. Une communauté résulte de la volonté d’une multitude d’hommes d’être les uns avec les autres. Elle est le fruit d’un dialogue véritable. Elle est basée sur la relation entre ses membres. La structure interne du groupe compte davantage que ses effets extérieurs qui importent.

 

  • 3ème relation : celle à soi, de chacun avec lui-même
  • 4ème relation : celle à l’existence ou à une forme de transcendance

    En conclusion

    Les notions d’individu et de personne renvoient bien à des paradigmes différents. Ceux-ci trouvent une application concrète dans les politiques publiques par exemple, si l’on tient compte de deux problématiques en particulier :

    1° La Personne et le relation

    En effet, la personne est située dans une relation ce qui peut avoir des conséquences concrètes.

    1. A la nature :

    la relation à la nature renvoie à une complexité de situations, traduisant la façon dont les échanges culturels s’établissent, comme les concepts se transforment lorsqu’ils changent de pays (lire par exemple : V. Chansigaud, « La nature des uns n’est pas celle des autres, ou comment comprendre les différences culturelles », Bridge-Builder #11, commongoodforum.eu).

    Par exemple, la Conférence circumpolaire des Inuits a largement participé au débat sur le texte de la Charte de la Terre – en particulier le Principe 7 du projet initial de référence II : « Traiter tous les êtres vivants avec compas- sion. » Cette dernière notion est très importante dans de nombreuses traditions religieuses, mais était inacceptable pour les représentants des cultures de chasse indigènes. Après une importante délibération, la notion de « respect et de considération » pour les animaux a été acceptée par tous au plan global.

    2. Avec les autres hommes :

    Par exemple, en Europe, diverses conceptions concernant la gestion du gaspillage alimentaire doivent être conciliées.

    La Wallonie a une relation culturelle particulière à l’hygiène, et a facilement développé une législation obligeant les supermarchés à redistribuer leurs invendus. D’autres pays doivent encore davantage promouvoir l’éducation et la concertation avec les autorités locales.

    Lire par exemple : V. Hacker, « Le gaspillage alimentaire : des enjeux complexes et inter-reliés », et « L’alimentation, un Bien commun », Projet DWOF, http://urlz.fr/2PvI
    3. Avec elle-même :

    La personne est amenée à réfléchir à ses propres choix et désirs. Il s’agit de renouer avec l’homme dit concret, pour en faire un être responsable, c’est-à-dire capable de réponse. On retrouve cette vision dans la gouvernance des biens immatériels, comme par exemple le choix de la gestion libre du savoir via l’Open Science (science ouverte) – à l’instar de la recherche encadrée par des droits et des contraintes imposées.

    Lire par exemple, Bridge-Builder, Common Good & Technology

    4. Avec les existences spirituelles :

    Par exemple, la gouvernance de la Seine ne sera pas la même que celle du Gange, car les leaders spirituels y ont une place substantielle.

     

    2° Comprendre la notion de Personne grâce à l’Art

    Nous avons adoré une très belle exposition abordant de façon très pragmatique et instinctive la notion de Personne. 

    L’exposition Alex montre que penser la place de la Personne dans la Communauté procède plus de la dynamique créatrice de l’imagineur que de la pure logique déductive.

    L’imaginaire social crée le langage, les institutions, la forme même de l’institution – laquelle n’a pas de sens dans la perspective de la psyché singulière. Ici, chacun apporte son langage, ses idées et son expertise, afin de créer une sorte de projection collective.

    Comme le révèle la création artistique d’Alex, cet imaginaire est ainsi pensé sous deux aspects :

    1° D’une part, l’imaginaire social instituant correspond à l’activité et œuvre créatrice en elle-même ;

    2° D’autre part, l’imaginaire social institué, qui désigne le résultat de cette activité créatrice. Il est rendu visible par les institutions et les significations sociales : normes, langage, lois, représentations, procédures et méthodes de faire face aux choses et de faire des choses.

     

    A lire !

    Deux Bridge-Builders dédiés à la notion de Personne.

    Bridge-Builder est un outil de Common Good forum permettant d’aborder les notions de la pensée du Bien commun grâce au partage d’expériences d’intellectuels et de praticiens.

     

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